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Origine et historique

Avec l'extension de la colonisation sur la Grande Terre et à partir de 1858, l'administration n'était plus en mesure d'assurer la protection rapprochée des colons et concèda des terrains éloignés des postes en veillant à l'origine à ce qu'ils ne soient pas occupés par les indigènes. En 1867 l'extension de la colonisation ne peut plus se faire sans empiéter sur leurs territoires. Cela entraîna une définition de la propriété territoriale indigène. Le 24 décembre 1867 l'administration Guillain définit des "tribus". Le 22 janvier 1868 elle décida de leur attribuer un territoire, propriété collective incommutable. Fondé sur "une fiction, la tribu" (A.Saussol) et sur une incompréhension sur la façon dont les clans géraient leur espace, le concept des "réserves" était né. Source de spoliations et de déstabilisation mais aussi protection d'un territoire pour les mélanésiens, il perdure encore.

Les délimitations

De 1868 à 1870, sur la Grande Terre, les délimitations de réserves furent initialement limitées à certains habitants indigènes du sud (St. Vincent) et, dans le nord, à ceux de la vallée du Diahot, aux "rebelles" Tchambouenne, aux Ouébias, Maloumes, Tiendanous et aux "alliés" Diahoué, Balade et Pouébo. Ces délimitations dégagèrent des terres pour les colons mais créèrent un précédent lourd de conséquences.

En 1871, pour accélérer la colonisation, l'administration de Gaultier de la Richerie créa le "Permis d'occupation" des terrains domaniaux lequel permettait d'éviter d'attendre que toutes les délimitations soient faites. Bien que devant veiller à éviter les empiètements sur les terres indigènes, l'administration en fut incapable et ces permis conduisirent à des occupations et des excès. En 1875 le gouverneur institua une commission chargée de mettre de l'ordre dans les délimitations. Elle s'avèra peu efficace et dut être remaniée notamment par l'arrêté du 6 mars 1876 "qui ne fait que confirmer les dispositions de celui de 1868" (A.Saussol). De nouvelles délimitations furent entreprises à Houaïlou, Canala et La Foa. Réduisant de plus en plus l'espace des indigènes, elles allaient être le ferment de l'insurrection de 1878.

Seules les îles (Loyauté, Kunié, Beleps) classées intégralement en réserves sont restées pour l'essentiel à l'abri des spoliations.

Le cantonnement de 1897

Après l'insurrection indigène de 1878 et la confiscation des terres des insurgés, l'administration devint plus prudente sur les délimitations dont elle avait enfin compris le caractère perturbateur.

Pourtant vers 1893 le besoin de terres pour la colonisation s'amplifiait. Le gouverneur Feillet avait besoin de terres pour son grand plan de colonisation. L'administration, constatant la diminution de la population indigène, estima qu'un nouvel espace était devenu disponible et décida de retailler les réserves. Par l'arrêté du 23 novembre 1897 elle s'octroya le droit de s'approprier des terres des tribus et d'opérer leur "cantonnement" en regroupant et déplaçant les populations. Certains groupes seront même déplacés plusieurs fois. L'administration procèda à des expropriations avec des indemnités compensatrices infimes. De 1898 à 1900 se succèdérent des arrêtés "de spoliation" (A.Saussol) qui vont réduire considérablement les réserves existantes. On invita aussi les chefs à consentir des abandons. En contrepartie on promettait aux tribus des titres de propriété inélianable sur les territoires où on les cantonnait.

Les excés du cantonnement finirent par alerter des français de métropole qui en 1901 créèrent un Comité de Protection et de Défense des Indigènes. Celui-ci publia une brochure dénonçant la spoliation des Indigènes de Nouvelle-Calédonie. Ces pressions obligèrent l'administration locale à limiter les abus les plus criants de sa politique.

L'administration fut ensuite conduite à procéder aussi à des agrandissements de réserves pour réduire la pression sur les territoires surpeuplés. Ces agrandissements vont progresser à partir des années vingt. Ils vont se généraliser et s'amplifier dans les décennies 1950 et 1960. On constate qu'ils ne suivent pas l'accroissement plus rapide de la population mais il faut tenir compte aussi de l'extension de plus en plus importante des propriétés et locations par des mélanésiens hors des réserves, de l'exode rural vers les villes et, avec la progression des emplois, de la tertiairisation des réserves qui ne sont plus des territoires d'économie autarcique.

Superficies des réserves sur la Grande Terre

  • 1891 : 320 000 ha
  • 1898 : 250 000 ha
  • 1901 : 123 000 ha.
  • 1912 : 121 664ha.
  • 1929 : 124 227 ha.
  • 1946 : 126 614 ha.
  • 1956 : 143 271 ha.
  • 1963 : 143 512 ha.
  • 1969 : 161 932 ha

Population mélanésienne.

  • 1860 : 30 000 environ
  • 1887 : 23 000
  • 1891 : 19 000
  • 1911 : 16 927
  • 1921 : 16 821
  • 1936 : 17 091
  • 1946 : 18 559
  • 1976 : 40 000
  • 1996 : 86 000

Les conséquences du cantonnement

La crise morale que les mélanésiens traversaient après 1878, conjuguée à une diminution considérable de sa population, limita les réactions. Dans certains cas même ils se prêtèrent au cantonnement avec l'espoir que l'inaliénabilité des nouvelles réserves leur garantirait enfin un territoire stable.

Le territoire des indigènes diminua de 60% en 1902. Il diminuera encore mais plus timidement jusque dans les années 1920. Si théoriquement les indigènes bénéficiaient d'assez d'espace par famille, dans les faits l'administration avait occulté l'importance des réserves foncières nécessaires aux jachères et l'insuffisance de fertilité de bien des nouveaux territoires. Les techniques horticoles durent se modifier.

Le cantonnement perturba l'ordre coutumier établi, "émiettant l'oekoumène mélanésien" (A.Saussol) et détruisant l'ordre parental du clan. Assorti d'une obligation de résidence, le cantonnement isola ces nouveaux groupes créant de véritables ghettos, alors que la société mélanésienne précoloniale, malgré le cloisonnement du relief montagneux, entretenait des relations complexes et importantes entre clans via les sentiers coutumiers. Cet isolement durera jusqu'à la seconde guerre mondiale. Il laissera en outre une société coupée en deux entre les européens et les mélanésiens, coupure qui a laissé des séquelles jusqu'à nos jours.

Dates

  • 1858 : début de la colonisation disseminée.
  • 1868 : début des délimitations.
  • 1871 : création des permis d'occupation.
  • 1878 : la grande révolte.
  • 1897 à 1902 : la grande époque du cantonnement.
  • 1917 : la dernière révolte.
  • 1921 : fin de la décroissance de la population mélanésienne.
  • 1984 -1988 : les "évènements" conduisant au statut actuel de la Nouvelle-Calédonie

Le bilan des réserves

Il est contrasté.

Les réserves ont été un frein à l'intégration des mélanésiens autochtones et à leur adaptation au monde moderne.

Délimitées sur la Grande Terre sans tenir compte des territoires réels de chaque clan, regroupant par le cantonnement des clans différents parfois ennemis, isolant les groupes, établies dans l'ignorance de la nature réelle de l'organisation coutumière, elles ont modifié les hiérarchies et les relations traditionnelles. Insuffisantes en sols et en espace elles ont gêné l'extension des cultures commercialisables.

Les réserves eurent en revanche un rôle positif en préservant les indigènes de la déchéance à laquelle aurait conduit des dépossessions excessives ou totales. Elles contribuèrent aussi à préserver leur identité et à conserver des éléments importants de leurs traditions ainsi que la plupart de leurs langues.

Avenir des réserves

Avec l'exode rural, les mélanésiens d'aujourd'hui sont de plus en plus insérés dans le monde économique au travers des emplois salariés ou même de petites entreprises. Pour beaucoup, les réserves ne sont plus qu'un espace de week-ends et de congés, une terre où l'on retrouve ses racines. Ce ne sont plus des lieux pour faire sa vie et prospérer. Elles sont aussi parfois un refuge, temporaire ou plus rarement définitif, pour ceux qui ont des difficultés à s'adapter au monde externe. Mais elles sont aussi un lieu où les jeunes s'ennuient ce qui favorise les dérives (alcoolisme, usage du cannabis). En outre, l'individualisme croissant de la société mélanésienne s'accommode de plus en plus mal des contraintes communautaires des réserves. On leur reproche aussi d'être "un faux espace coutumier" (A.Saussol) parce que les instances dites "coutumières" (Chef, Conseil des anciens) ont été mises en place par l'administration et ne correspondent pas à la vraie tradition. Non réellement coutumières, elles ne sont pas non plus démocratiques et leurs décisions peuvent se trouver contestées, notamment sur la répartition des terres.

Pour créer et développer des entreprises économiques, qu'elles soient agricoles, pastorales, touristiques et commerciales, les mélanésiens ont besoin de terres entrant dans le droit commun de la propriété privée. Le statut foncier des réserves, inaliénables et collectives, en fait un frein économique. Sur la Grande Terre les mélanésiens ont accès à d'autres espaces fonciers régis par le droit commun, mais ce n'est pas le cas dans les îles Loyauté entièrement en réserves.

Alors que l'ère coloniale relève d'un passé révolu et que les mélanésiens sont entrés dans la société moderne, le statut protecteur des réserves n'a plus, pour beaucoup, de raison d'être. Une pression se développe pour que leur statut évolue, ce qui parait nécessaire et inévitable, mais d'autres intérêts forment encore une opposition puissante au sein des tribus et ce changement prendra du temps.

Principales sources : "Le clan canaque hier et Aujourd'hui " par E.Métais dans "La Nouvelle-Calédonie, occupation de l'espace et peuplement" Collection "Iles et Archipels", 1986 . Atlas de la Nouvelle-Calédonie, Ortsom 1981 et notamment A. Bensa, (CNRS, Université ParisV) "Clans autochtones : situation précoloniale" et J.C. Rivierre ( CNRS)" linguistique".

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